[RACONTEZ-NOUS VOTRE ADEC] Serge Saint-Eve

Souvenirs

Pour les 50 ans de l'ADEC, vos souvenirs en cadeau !

Pour les 50 ans de l'association, vous nous racontez votre ADEC !

Retrouvez les souvenirs de Serge Saint-Eve, président de l'ADEC de 1998 à 2012 !

 

 

Plus de 30 ans que je fréquente l’ADEC, dont 17 années de présidence,  j’ai donc des dizaines et des dizaines de souvenirs attachés à ce lieu.

J’aimerais pourtant rapporter, en complément de l’entretien oral avec Marion Denizot, les quelques anecdotes suivantes.

1990.. Ce mercredi après-midi, comme je le faisais souvent, j’étais à l’ADEC à discuter, assis  dans le hall avec Jean Beaucé alors directeur. Nous voyons un homme monter les marches et pousser la porte. Nous ne l’identifions pas immédiatement. Il s’approche de nous en nous dit en substance : « Bonjour, je suis Emmanuel de Véricourt. Je viens d’être nommé directeur du TNB. J’ai appris qu’il y avait un lieu, un théâtre pour les amateurs. Je voudrais en savoir un peu plus… » . Imaginez notre surprise et notre satisfaction !

L’intérêt d’Emmanuel de Véricourt pour notre maison ne s’est pas arrêté là.

Deux ans plus tard, en 1992 donc, nous montons  avec ma troupe, le Topel Théâtre, la pièce « Le théâtre ambulant Chopalovitch » de Lioubomir Simovitch, mise en scène par Jean Beaucé.

C’est le soir de la première à l’ADEC. Derrière le rideau fermé, les comédiens s’installent. La pièce commence par une scène où la troupe des comédiens ambulants répète une scène des « Brigands » de Schiller. Je joue le rôle de Vassili Chopalovitch, le chef de troupe. Je m’installe près du bord de scène, juste derrière le rideau. Sur le dos cette cape trouée, aux couleurs défraichies, qui me sert de costume.  Dans mes mains, l’épée de bois qui est mon pauvre accessoire de jeu. Au-dessus de moi, sur son trapèze, Sophie se balance doucement. Nous attendons, la tension monte. Nous entendons la rumeur des spectateurs qui discutent de l’autre côté du rideau. Je dois prononcer les premiers mots de la pièce, des mots de Schiller : «  Ainsi princesse, tu ne veux pas de ton plein gré. Tu es horrifiée, tu me trouves hideux…».

Je me rends compte que la lumière de la salle baisse. La rumeur des spectateurs s’éteint doucement. Le rideau s’ouvre, la lumière des projecteurs nous happe… Et je vois, juste devant moi, au premier rang, Emmanuel de Véricourt ! La surprise est telle, qu’il me faudra 3 ou 4 secondes avant que les mots sortent enfin de ma bouche : « Ainsi, princesse, tu ne veux pas de ton plein gré… ».

Peu de temps après, Jean recevra ce petit mot. (voir photo)

Emmanuel ne fut pas le seul directeur du TNB à s’intéresser à notre maison. François le Pillouër qui lui  a succédé n’est pas immédiatement venu nous rendre visite mais ne nous a pas ignoré pour autant.

Nous avons eu une période délicate lorsque, une année, la visite traditionnelle de la commission de sécurité s’est terminée par un avis négatif nous concernant. Par mesure de précaution, nous avons donc décidé de fermer l’ADEC au public : plus de spectacles, plus de stages ni d’ateliers. Nous n’accueillions plus que les visiteurs individuels venant chercher des renseignements sur la pratique amateur. Cette situation ne pouvait évidemment durer et, pour obtenir au plus vite que la ville engage les travaux exigés par la sécurité, nous rédigeons une pétition de soutien à l’ADEC, que nous, nous commençons à diffuser. François le Pillouër sera l’un des premiers à la signer (des centaines d’autres personnes suivront), ce qui aura un effet incontestable. Quelques semaines plus tard, les travaux nécessaires seront réalisés et  l’ADEC pourra rouvrir ses portes au public.

 

Enfin, je voudrais partager un dernier souvenir, plus individuel celui-là.

J’ai eu le désir, il y a une douzaine d’années,  de reprendre un texte dont, longtemps  auparavant,  j’avais présenté un extrait pour mon examen d’admission au conservatoire de théâtre de Metz (ma ville d’origine). Il s’agissait d’un très long poème de Jehan Rictus, intitulé : « Le Revenant ».

Ce texte de plusieurs pages, en langue populaire parisienne de la fin du XIXè siècle, représente environ une ½ heure de « déclamation », un petit « seul en scène » en quelque sorte.

Pour le répéter, le travailler, seul et sans déranger personne, j’ai utilisé le plateau de l’ADEC. J’étais, à cette époque, président de l’ADEC et détenais une clé permettant d’y accéder par l’entrée de service donnant vers les loges.

Pour ne déranger personne et jouir du plateau en toute liberté, je suis venu plusieurs fois par semaine et sur plusieurs semaines, tôt le matin, de 8h30 à 10h, avant l’arrivée des salariés, pour « gueuler » ce texte sur la scène vide.

J’utilise volontairement le terme de « gueuler », en référence au  bureau de Flaubert, son « gueuloir », dans lequel il déclamait à haute voix les passages qu’il venait d’écrire pour éprouver la cohérence et la justesse de  ses écrits.

« Je ne sais qu'une phrase est bonne qu'après l'avoir fait passer par mon gueuloir «  avait-il écrit.

Ce n’étaient pas mes mots que je venais éprouver sur le plateau vide, mais ceux de Rictus, la formidable puissance de ses vers et surtout, l’habillage que ma voix  et mon corps allaient leur donner.

Quelle chance que d’avoir un plateau pour soi seul, un plateau chargé du fantôme de tous les mots  qui y ont été prononcés au cours des centaines de spectacles accueillis, des milliers d’heures de répétitions !

Dans le silence du théâtre vide, dans la demi-obscurité des seules lumières de base du plateau, je pouvais, tout à loisir, jouer du volume de ma voix, hurler ou chuchoter, ânonner ou partir dans des envolées lyriques, pleurer, cracher les mots du poète et sa révolte contre l’injustice du monde et l’illusion d’un dieu salvateur, marcher, arpenter l’espace du fond au bord de scène, de cour en jardin, me planter et m’immobiliser  au milieu, courir, m’écrouler sur le sol, ramper, me redresser, reprendre le texte, voix de tête, de gorge ou dans le palais, plus vite, plus fort, dire et répéter encore et encore jusqu’à ce que, peu à peu, la voix se stabilise dans ses variations et que le rythme du poème enfin  s’installe.

Et, toujours finir, par écouter le silence reprendre possession de la scène…

Peu de comédiens, fussent-ils professionnels, ont dû avoir le privilège d’un plateau (et d’un théâtre) vide(s), pour y « pétrir » les mots qu’ils voulaient offrir par la suite au public.

Je n’oublie jamais, lorsque je remonte sur le plateau de l’ADEC, ces heures de travail et le formidable cadeau qu’a constitué la boîte noire qui m’avait accueilli pour ce travail solitaire.